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samedi 23 octobre 2010

27 - L'alternative


Le bonheur, pourquoi le refuser ?
En l'acceptant, on n'aggrave pas le malheur des autres
et même ça aide à lutter pour eux.
Je trouve regrettable cette honte qu'on éprouve à se sentir heureux. Albert Camus

Saint Albert Camus priez pour nous!

Fin juillet 1961. Je suis devant une centaine d’étudiants de toutes races, inscrits aux cours d’été de littérature française, à la Sorbonne, à Paris. Je donne un exposé sur Albert Camus qui vient de mourir, victime d’un « absurde » accident (1).

Camus me fascine depuis plusieurs années.

Quand au Juvénat de Chertsey, j’avais vu, presqu’en délinquance,
Le Malentendu de Camus, j’avais été touché sans trop connaître la raison de ma fascination. Puis, j’ai lu La Peste, L’Étranger et le très dense Mythe de Sisyphe. Et finalement l’Exil et le Royaume qui, aux dires de certains récupérateurs, laissait briller des lueurs de foi chez son auteur classé comme agnostique. C’était dans le temps où tout ce qui avait odeur existentialiste attirait. J’avais aussi lu La Nausée de Jean-Paul Sartre, Le Diable et le bon Dieu, et Huis-clos. J’étais comme ébloui. Ces auteurs avaient le don d’écrire pour dire de vraies choses, celui aussi de donner un sens au non-sens.

Après la fin de mes cours à Jesus Magister, au début de juin, dès la fin du grand-noviciat je me rendis à Paris en compagnie du Frère Réal que j’avais connu d’abord à St-Victor en 1947, puis à Chertsey de 1954 à 1957. Nous nous entendions comme larrons en foire.

À l’été 1959, je m’étais inscrit à des cours de culture française à l’Institut catholique de Paris.

Cette fois, autant pour éprouver ma « nouvelle foi » que pour éviter les récupérations trop faciles d’auteurs non-catholiques, je m’inscrivis plutôt à l’université laïque de la Sorbonne.

Nous logions à Jean-Dolent, chez les Eudistes, juste à côté de la prison de la Santé.

Tous nos temps libres nous les passions à sillonner la toile d’araignée du métro de Paris. Non pas pour voir des monuments, mais surtout pour courir les cinémas, voir les films que nous avions manqués : Les fraises sauvages et Le septième sceau de Bergman, tous les films de Carné, quelques Charlie Chaplin et la coqueluche de l’heure, La Dolce vita de Fellini. Il y eut aussi Guerre et Paix, Ben Hur en plus de quelques classiques à la Comédie française. Ces spectacles coûtaient presque rien. Frère Réal et moi, on avait la même attitude déjà bien en avant de celle qui prévalait encore dans le milieu communautaire : pendant qu’on était sur place mieux valait, par fidélité à notre vœu de pauvreté, en profiter pleinement. « "La culture ne nuit à personne, pas même aux professeurs » disait-on alors en blague comme pour répondre à d’imaginaires critiques.

Cours à la Sorbonne

À la Sorbonne, c’est surtout le cours de 45 heures portant sur les existentialistes, Sartre et Camus qui retint mon attention.

L’énorme rocher qu’un frêle humain semble vouloir remonter en haut de la pente c’est l’image qui dit tout Camus, Le Mythe de Sisyphe, La Peste, le regard camusien sur le monde et le sens que la vie pouvait prendre face à l’absurde régnant.
Et on était à la Sorbonne, pas à l’Institut catholique de Paris. Il n’y avait pas lieu de lire Camus avec toujours sur le bout du nez les lunettes de critiques catholiques. Camus se lisait avec Camus, La Peste avec Le Mythe de Sisyphe, rien d’autre.

Les étudiants qui le désiraient pouvaient présenter à la classe sous le regard critique du professeur un exposé d’environ 30 minutes sur un auteur de leur choix. Je m’inscrivis et je choisis naturellement Camus, La Peste en parallèle avec Le Mythe de Sisyphe. C’était un sujet facile. Je voulais approfondir ma connaissance de Camus. J’ai souventes fois expérimenté que la meilleure façon d’apprendre c’était d’enseigner.

L’alternative – Une roue de secours

L’illumination qui avait couronné les trente jours d’Exercices avec saint Ignace avait bien fait ses cent jours. Tout était beau. Comme un patron qui se gonfle les poumons à la vue de ses ouvriers au travail, je voyais le Christ présent partout à la fois dans la pâte humaine pour y faire éclater la joie de sa résurrection et le rayonnement de son Amour. Mais, chassez le naturel et il revient au galop. Petit à petit les doutes étaient revenus. Mon regard sur le monde et sur la vie s’assombrissait. Je tenais tant bien que mal la route de la foi, mais une roue de secours qui pallierait ses ratés était bienvenue. C’est ce que Camus m’a donné.

Oui, l'homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S'il veut être quelque chose, c'est dans cette vie. Maintenant, je le sais de reste. Les conquérants parlent quelquefois de vaincre et surmonter. Mais c'est toujours « se surmonter » qu'ils entendent. Vous savez bien ce que cela veut dire. Tout homme s'est senti l'égal d'un dieu à certains moments. C'est ainsi du moins qu'on le dit. Mais cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l'étonnante grandeur de l'esprit humain. Les conquérants sont seulement ceux d'entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. [121] C'est une question d'arithmétique, de plus ou de moins. Les conquérants peuvent le plus. Mais ils ne peuvent pas plus que l'homme lui-même, quand il le veut. C'est pourquoi ils ne quittent jamais le creuset humain, plongeant au plus brûlant dans l'âme de révolutions. Le Mythe de Sisyphe Les Éditions Gallimard 1942 p. 81

Un monde qu’on avait évangélisé au bout de l’épée ou que l’on cadrait de dogmes catholiques malgré toutes les bénédictions du ciel, restait marqué par l’absurde lourd du péché. Malgré la résurrection, la mort sévissait tous les jours et frappait les pécheurs et aussi les enfants. Les limbes ne les ramenaient pas à la vie ni à l’affection des leurs.

Il fallait être aveugle ou de mauvaise volonté pour ne pas voir battre la beauté du monde dans la fleur qui éclot ou dans la matière qui joue ses électrons comme une partie de foot. Le branchement à la résurrection ne changeait rien ni à la pesanteur ni à l’exquise beauté de ce monde.

Faire face au réel de ce monde et y trouver sens, bonheur et action tel était le défi que me présentait Camus.

Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l'action. Cela s'appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux. Mais pour un cœur fier, il ne peut y avoir de milieu. Il y a Dieu ou le temps, cette croix ou cette épée. Ce monde a un sens plus haut qui surpasse ses agitations ou rien n'est vrai que ces agitations. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s'y soustraire pour une plus grande vie. Je sais qu'on peut transiger et qu'on peut vivre dans le siècle et croire à l'éternel. Cela s'appelle accepter. Mais je répugne à ce terme et je veux tout ou rien. Si je choisis l'action, ne croyez pas que la contemplation me soit comme une terre inconnue. Mais elle ne peut tout me [119] donner, et privé de l'éternel, je veux m'allier au temps. Je ne veux faire tenir dans mon compte ni nostalgie ni amertume et je veux seulement y voir clair. Je vous le dis, demain vous serez mobilisé. Pour vous et pour moi, cela est une libération. L'individu ne peut rien et pourtant il peut tout. Dans cette merveilleuse disponibilité vous comprenez pourquoi je l'exalte et l'écrase à la fois. C'est le monde qui le broie et c'est moi qui le libère. Je le fournis de tous ses droits. Le Mythe de Sisyphe Op. cit. p.79

Le journaliste avait raison dans son impatience de bonheur. Mais avait-il raison quand il l’accusait? « Vous vivez dans l’abstraction « Était-ce vraiment de l’abstraction que ces journées passées dans son hôpital où la peste mettait les bouchées doubles, portant à cinq cents le nombre de victimes par semaine? Oui il y avait dans le malheur une part d’abstraction et d’irréalité. Mais quand l’abstraction se met à vous tuer il faut bien s’occuper de l’abstraction. La Peste Édition Gallimard, 1947 p. 85

La source du bonheur de Sisyphe

Le monde de Camus, avant d’être beau, était opaque comme la nuit, lourd comme le rocher de Sisyphe mais combien réel et sans histoire. L’absurde gluant et dominant imprévisible comme la peste.

Devant cet absurde généralisé l’homme de Camus est très petit et très humble. Le roseau de Pascal, aussi dépourvu que le docteur Rieux devant la peste.

Mais, ce qui fait le génie de Camus, cet homme, ce Sisyphe englué ou succombant à chaque instant sous la pesanteur incontournable du rocher, n’est pas là sous le coup d’une condamnation. La peste n’a pas besoin du péché des hommes pour sévir. Elle est là. Une catastrophe qui colle sur tout ce qu’elle touche, comme le pétrole sur la mer. Et devant elle, Rieux résiste, Sisyphe bloque son rocher sur la pente raide de la vie.

Et Sisyphe qui se dresse ainsi est heureux ! Heureux d’un bonheur paisible, silencieux, et efficace. Et ce qui le rend heureux, c’est sa condition d’homme raisonnable plongé dans ce magma sans âme et le défiant. Son bonheur il le tire non d’un titre de noblesse artificiellement attaché à son sang ou à ses ancêtres ni d’une énergie extraterrestre qui compenserait les ratés de sa nature, mais de son action au quotidien, celle patiente d’imposer, à la pièce, sa rationalité à ce monde sans nom, de l’identifier et de le harnacher à son profit. La joie du travail bien fait, celle d’une mission accomplie. La triple action, point de mire du bouddhisme : poser le bon regard, entretenir la juste pensée, accomplir l’efficace action.

Si d’autres, au contraire, que Rieux apercevait sur les seuils des maisons, dans la lumière déclinante, enlacés de toutes leurs forces et se regardant avec emportement, avaient obtenu ce qu’ils voulaient, c’est qu’ils avaient demandé la seule chose qui dépendît d’eux. Et Rieux au moment de tourner dans la rue de Grand et de Cottard, pensait qu’il était juste que, de temps en temps au moins, la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de l’homme et de son pauvre et terrible amour. Op. cit. p. 272

Malgré que l’on sache que l’absurde comme la peste nous dépasse, qu’il reviendra toujours, qu’on ne le vaincra jamais ni totalement ni partiellement, la lutte au jour le jour, au centimètre près, contre ce rocher qui nous accable de sa gravité, qui nous écrasera un jour pour qu’on devienne comme lui, absurde avec lui, totalement, et probablement à jamais, cette lutte grandit l’homme ici et maintenant. C’est elle qui réjouit le docteur Rieux, bien qu'aphone devant la mort d’un enfant, il continue la lutte contre la peste, Toujours, tant qu’elle sera là.

Dans le même mouvement emporté, Rieux se retourna et lui jeta avec violence :

-Ah! Celui-là, au moins, (un enfant) était innocent, vous le savez bien!

… Rieux se laissa aller sur son banc. Il regardait les branches, le ciel, retrouvant lentement sa respiration, ravalant peu à peu sa fatigue.

- Pourquoi m’avoir parlé avec cette colère? Dit une voix derrière lui. Pour moi aussi, ce spectacle est insupportable.
Rieux se retourna vers Paneloux :

- C’est vrai, dit-il. Pardonnez-moi, Mais la fatigue est une folie. Et il y a des heures dans cette ville où je ne sens plus que ma révolte.
- Je comprends, murmura Paneloux, Cela est révoltant parce que cela passe notre mesure. Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas comprendre.
Rieux se redressa d’un seul coup. Il regardait Paneloux, avec toute la force et la passion dont il était capable et secouait la tête.

-Non, mon père, dit-il. Je me fais une autre idée de l’amour. Et je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés. 

Ah! Docteur, fit-il avec tristesse, je viens de comprendre ce qu’on appelle la grâce.
Mais Rieux s’était laissé aller de nouveau sur son banc, Du fond de sa fatigue revenue, il répondit avec plus de douceur :

- C’est ce que je n’ai pas, je le sais, je le sais. Mais je ne veux pas discuter cela avec vous, Nous travaillons ensemble pour quelque chose qui nous réunit au-delà des blasphèmes et des prières. Cela seul est important.

Paneloux s’assit près de Rieux. Il avait l’air ému.
- Oui, dit-il, oui, vous aussi vous travaillez pour le salut de l’homme.

Rieux essayait de sourire.

- Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi. Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord….p. 198-199
La sève du bonheur est dans la lutte plus que dans la fleur, dans l’action plus que dans son résultat.

Après cette étude et la présentation de mon exposé, je commençai à voir le monde sous un autre angle.

Il était ce qu’il était, amorphe, dépourvu de sens et de finalité. C’est la raison humaine qui lui conférait sa beauté et les engagements des hommes, ses finalités. Les atomes étaient là, vibrants et menaçants, ni bons ni mauvais, là. Einstein avait arraché leur mystère et les avait harnachés. La maladie, les virus venaient et allaient comme la peste, inconnus, opaques. Pasteur avec ou sans la force du Ressuscité avait percé leur carapace et décodé leurs commandes. Et ainsi de suite. L’action de l’homme même non relié à l’En-Haut effaçait le péché du monde, éduquait son absurdité. C’est dans ce monde qu’était né Jésus. C’est cette cause qu’Il avait épousée en la doublant d’un amour branché sur le cœur de Dieu.

Il y avait plus de similitudes que d’oppositions entre la cause de Jésus et celle de Sisyphe. Comme aujourd’hui entre les tâches des chrétiens et celles des communistes ou celles des verts, ou celles poursuivies par Amnistie internationale.

Le regard de Camus se justifiait aussi par de nombreux exemples tirés de la vie quotidienne. Le philosophe chercheur de sens qui tient l’opacité du monde au bout de ses bras, le politicien qui cherche à établir la paix et les meilleures conditions de vie qui soient, le professeur qui lutte contre l’absurde de l’ignorance et ainsi de suite pour tous les métiers du monde et pour toutes ces femmes et tous ces hommes bien engagés au sein de la pâte humaine.

De l’intérieur du clan chrétien, Sisyphe est un condamné sans salut donc doublement condamnable. Il suffit d’écarter les rideaux et d’ouvrir un peu la fenêtre pour voir que Sisyphe n’était pas un mythe païen, qu’il avait le pouvoir de rassembler les hommes tout comme, sans fausse et enfantine exclusion, Jésus dans le Royaume ou Teilhard de Chardin au sein de la matière en montée d’esprit vers la noosphère.

Je n’ai pas l’intention d’unifier artificiellement les hommes et le monde dans un facile syncrétisme qui ramollisse l’absurde et le rende doux et savoureux, cependant pour moi, avec Camus, l’image de Jésus, celle d’un Karl Marx, d’un Gandhi, d’un Teilhard de Chardin et de bien d’autres se conjuguent très bien ensemble. Les opposer relève de l’enfantillage culturel et social.

Camus m’a fait réaliser que le soleil ne brillait pas que dans le camp des catholiques. Partout où il brille, il génère des ombres et des lumières. Pour nourrir l’humanité aussi bien de pains que de sens, on a besoin de toutes les terres où se lève et se couche le soleil.

Camus m’habite toujours. Et parfois avec Jésus-Christ. En moi ils sont frères avec Sisyphe. Des ouvriers à la vigne du sens.

Après l’illumination de Jésus ressuscité connue au terme de ma retraite de trente jourset qui avait relancé ma vie sur le rail de la foi, Camus c’est une alternative sécurisante, une espèce de roue de secours qui n’enlève rien à la brillance ni à l’efficacité du regard de foi.

Pour tes jours d’optimisme, Jésus ressuscité est là partout perçant toutes les nuits de sa lumière et toutes les mesquineries de son amour. Quand le spleen te gagne tu as aussi raison de voir le monde plongé dans la mélasse de l’absurde. Avec Camus, tu peux t’en sortir en usant des outils que tu peux manier. Résister prend du sens. Rechercher le Vrai et le Beau est une tâche humaine noble et réjouissante.

Épilogue

Vers la mi-août, frère Réal et moi nous montions sur le Queen Élisabeth en direction de New York. Visiter New York, une cerise sur ce gâteau qui avait duré trois ans. Le retour à Montréal fut long de l’impatience de revoir son chez-soi. Après Rome, Paris et New York, Montréal me parut un petit village de campagne. Il m’a semblé que rien n’était déjà plus pareil. Des ferments d’énergies nouvelles jaillissaient de toutes parts. Et moi j’emportais dans mes valises deux bourgeons qui ne demandaient qu’à croître : Camus et Jésus. Le réel opaque à défricher toujours. La lumière au bout de chaque tunnel.





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(1) Albert Camus est décédé dans un accident d’auto le 4 janvier 1960.
(2) Cf. Mémoires ... V. II, No 20 Juvénat de Chertsey – Frère Anatole

(3) L’Exil et le Royaume,1957, est le dernier écrit publié par Camus de son vivant. Six nouvelles qui expriment une même pensée, la condition d’Exil de l’homme sur la terre des autres hommes et les efforts vers l’établissement de son propre « Royaume » de liberté. Clic

(4) Camus fera du Mythe de Sisyphe, raconté par Homère, l’illustration de sa conception de la condition humaine dans l’univers qui l’entoure et le dépasse. Il modifia ce mythe en faisant de Sisyphe non un condamné par les dieux mais l’image de l’homme réel plongé dans un univers coupé de toute rationalité et de toute finalité (l’absurde) et au sein duquel l’homme trouvera le bonheur (Sisyphe heureux) dans la lutte et la résistance par la seule force de sa raison. Le Mythe de Sisyphe (texte intégral) est l’œuvre maîtresse et théorique des conceptions de Camus alors que La Peste en est l’illustration concrète.

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La chronique à Jean Claude

ANNUAIRE 1959-1960 
N° 54

En cette année, on indique qu’il y a 61 378 élèves dans les 174 établissements que dirigent les frères au Canada.

Le recrutement est plus difficile et on tente toujours de le diriger plus énergiquement vers les élèves du cours secondaire.

Pour la première fois, selon certaines conditions, le gouvernement provincial subventionne les maisons de formation de la Congrégation à partir de fonds publics.

On promeut toujours les mouvements traditionnels dans les écoles : JEC, cadets du Sacré-Cœur, Croisade eucharistique, et autres.

Au niveau des études supérieures, on remarque une tendance plus forte vers les cours de sciences religieuses.

Il y eut deux fermetures de maisons et une nouvelle fondation.

Dû au moins grand nombre de profès temporaires, la moyenne d’âge des profès d’une province commence à grimper.

Statistiques des sept provinces canadiennes :

- 1571 profès
- 62 novices
- 1242 juvénistes
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Prochaine parution : # 28 La rentrée au pays 









samedi 16 octobre 2010

26- L'illumination

Pour entendre le chant en grégorien, double clic sur l’image

Veni Creator Spiritus
Mentes tuorum visita
Imple superna gratia
Quae tu creasti pectora (1)

samedi 9 octobre 2010

25- Mise à jour et bilan


On n'est jamais jugé sur un bilan,
mais toujours sur sa capacité à se projeter dans l'avenir

Philippe Douste-Blazy

Un complexe à liquider

Nous sommes au mois de novembre. Il pleut souvent et abondamment en novembre à Rome. Je revenais du Marianum. Je m’y étais inscrit à une série de cours en Mariologie. Je revenais à pied lorsque, vers 19h30, les cordes (au Québec il pleut plutôt des clous, ici ce sont des cordes) m’ont littéralement barré la route.

Je vous l’ai déjà laissé entendre, j’ai longtemps connu une espèce de complexe à l’endroit de la Sainte Vierge Marie.

Un complexe de jalousie du même type que celui qui m’avait habité au Juvénat, en dixième année, puis au Noviciat. Frère Florentien était trop populaire à mon goût; ainsi en était-il de la Vierge Marie. On lui rendait trop d’hommages, on exagérait son rôle dans l’économie du salut, on la considérait comme toute-puissante, plus même que son fils Jésus. Cette attitude m’irritait les pensées et les dévotions comme une urticaire que l’on gratte mais qui revient toujours nous hanter l’épiderme.

Mon séjour à Rome serait aussi à ce sujet le temps d’une profonde mise à jour de mes sentiments et de mes dévotions. L’Istituto Universitario Marianum dirigé par les Marianistes en serait l’occasion. Cet institut, situé près de Mascherone, offrait une brochette de cours en mariologie. Ces cours se donnaient en soirée, c’est-à-dire selon l’horaire romain, de 16h00 à 19h00.

Espérant régler mon complexe et aussi faire d’une pierre deux coups en perfectionnant mon italien, je m’y inscrivis dès ma première année à Rome.

Je n’y fis pas de grandes trouvailles. Sous le titre de mariologie, on donnait des cours de théologie traditionnelle avec une couleur de spiritualité mariale. Rien pour dissoudre un gros complexe comme celui qui m’accablait depuis plusieurs années.

Médecin, guéris-toi toi-même. Mon remède ce sera mon mémoire de licence à Jesus Magister. Je l’avais mijoté dès la fin de ma première année : la place et le rôle de Marie dans l’économie du salut. Je définirais moi-même cette place et ce rôle comme un metteur en scène le fait pour ses acteurs. Prétentieux? Peut-être, mais rien de bien extraordinaire. Plusieurs avant moi, sans compétence aucune, ont donné à Marie des pouvoirs qui correspondaient plus à leurs besoins qu’à leur compétence.

Ma thèse, un titre pompeux : LA CORÉDEMPTION DE MARIE DANS LA VOCATION HUMAINE À L’ORDRE DU SALUT.
Je n’ai pas inventé le titre de Marie Co-Rédemptrice. Il existait depuis le XVe siècle. Sans trop savoir ce qu'il couvrait, je lui ai fait dire, à l’aide de quelques textes scripturaires, ce que je voulais. Je déplorais que Marie fût, dans certaines spiritualités, associée à l’image de la reine-mère gérante des affaires de Dieu. Ce qui la plaçait dans une catégorie à part, ce qui activait mon urticaire.

Il m’a semblé que le rôle de Marie dans l’économie du salut devait être celui de tout être humain de bonne volonté, celui de l’accueil de Dieu si bien signifié par son « fiat mihi secundum verbum tuum».

Au lieu d’être la seconde après Jésus, souvent même avant le Saint-Esprit, Marie devait être la première de l’humanité. Un beau modèle pour les féministes les plus raisonnables. La première des hommes, plus emblème et guide de l’humanité dans l’accueil de Dieu que Reine-mère, comblée de privilèges pour son rôle de berçeuse de l’Enfant-Dieu et de dispensatrice de ses dons.

Je développai cette thèse en 86 pages, réparties en une quinzaine de chapitres et trois grandes divisions.

Je ne sais pas quel théologien j’aurais convaincu avec cette thèse.

Je soupçonne même que personne ne l’a lue en entier, pas même le correcteur chargé de l’évaluer.

Ce mémoire produisit chez moi l’effet cherché, il m’a guéri de ma jalousie chronique. Marie redevenait des nôtres. Une femme qui définit dans son être et dans sa vie la juste attitude humaine devant le divin.

Le concile Vatican II ne reconnut pas à Marie le titre de Co-Rédemptrice. Ce titre demeure encore trop ambigu ont expliqué quelques « pères » du concile Vatican II. Pour moi, Marie est co-rédemptrice de plein droit mais dans le sens que j’ai défini. C’est ainsi que j’aime bien la voir revêtue. Amen

Dans un monde en mutation

Pendant que nous nous esquintions à décortiquer et à ingurgiter cette somme de courants et de formulations théologiques accumulées pendant des siècles, le monde et l’Église comme en défi procédaient à de profondes mutations.

Le 25 janvier 1959 le concile Vatican II


Alors que les cours viennent tout juste de reprendre, après la deuxième semaine de l’unité des chrétiens, le pape Jean XXIII annonce la tenue du concile qui aura pour tâche de promouvoir le développement de la foi catholique, d’assurer le renouveau moral de la vie chrétienne et d’adapter l'Église aux besoins du temps présent. Le pape qu’on dit être « de transition » surprend tout le monde.

À la Curie et à l’Université c’est comme si on avait donné un coup de pied à la fourmilière : théologiens, professeurs, étudiants, journalistes, en catimini comme à grandes manchettes, s’affolent et s’activent en commentaires et en commissions à la préparation de ce fameux concile.

Il fallait que le souffle de l’Esprit fût vraiment puissant pour coordonner toutes ces énergies disparates et souvent contradictoires vers une réforme en profondeur de la vie de l’Église, de sa présence et de son action dans le monde.(1)

Le 7 septembre 1959 - Mort de Duplessis

La nouvelle crée la consternation au sein de notre petite communauté d’étudiants québécois vivant à Rome. L’événement est largement commenté. Paul Sauvé et son célèbre « désormais » nourrit tous les espoirs pour un Québec renouvelé. Cette effervescence sera doublée lors de l’annonce en janvier du décès de ce dernier, de la venue du gouvernement Lesage et de son « équipe du tonnerre » qui lancera la « Révolution tranquille. » Ici (à Rome) on est POUR, pour tout ce qui est nouveau !

Le 8 novembre 1960 - Életion de Kennedy

Pour la première fois dans l’histoire, l’élection du président des USA avait été précédée de débats télévisés qui mettaient en face en face à la grandeur du monde les deux
candidats à la présidence: Richard Nixon et John F. Kennedy.


Ces débats et les commentaires qui les accompagnaient furent suivis à Rome avec une attention quasi religieuse presque aussi intense que celle qui préside aujourd’hui à la diffusion du Mondial en Afrique du Sud. C’est pendant cette campagne que Kennedy prononce le fameux discours qui annonce une Nouvelle Frontière, celle qui donne le coup d’envoi au programme lunaire américain. « Notre nation doit s’engager à faire atterrir l’homme sur la Lune et à le ramener sur Terre sain et sauf avant la fin de la décennie.»
Une ère toute nouvelle s’amorce bellement dans le monde. Tant dans le monde que dans l’Église, péniblement avec ses avancées et ses reculs, l’avenir prend le pas sur le passé, les projets sur la tradition, les avant-gardistes sur les traditionnalistes sur l’échiquier mondial de 1961.

Le 13 août 1961 - Le mur de Berlin

Les désertions d’Allemands de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest étaient considérées à l’Ouest comme la preuve d’une supériorité du régime capitaliste sur le régime communiste. On les applaudissait. On a mal compris alors la non-intervention de Kennedy lors de l’érection du Mur de Berlin et de son extension sur 155 km de frontières, bien que cet acte fût contraire à l'accord entre les quatre grandes puissances, Kennedy ne l'empêche pas. Ce sera un lourd boulet au pied des rêves de sociétés unifiées dans un monde nouveau.

Pendant cette période, le Général de Gaulle en France, fonde la Ve République et reconnaît l’indépendance de l’Algérie. Sous la poussée de Patrice Lumumba, l’Afrique colonisée devient, à la suite du Congo, une mosaïque de pays en gestation. En trois ans, nous assistons à une succession en cascades de modifications politiques, économiques et sociales qui généreront un monde (occidental) tout nouveau. Un défi de taille pour la présence de l’Église dans ce monde et pour sa mission d’y annoncer la Bonne Nouvelle de la Révélation.

Pour moi, toute cette transformation extérieure sera accompagnée d’une importante mutation intérieure dont je ferai état au prochain chapitre.

Un bilan de la formation reçue à Jesus Magister

Lors d’une rencontre de trois ex-jesusmagistériens, (Frère Jean-Claude Éthier, alias frère Raymond, Lionel Pelchat, alias frère Jean-Pierre et moi-même) nous nous sommes posé la question : Que m’a apporté Jesus Magister ? Chacun devra donner sa réponse personnelle par écrit.


Un clic donne accès au bilan des autres ex-JM. (2)

Voici le mien.

Comme le dit Mc Luhan, le médium c’est le message. En l’occurrence le medium c’est Rome, c’est la fraternité de Mascherone et aussi l’Université du Latran. Les faiblesses liées au programme et au contenu des cours ont été largement compensées par la richesse du médium qui m’a plongé en immersion totale dans une eau purificatrice de mes scories, libératrice de mes des tabous intellectuels concernant la Révélation et qui m’a régénéré dans un univers de concepts théologiques fort riches.

Nous étions un groupe cobayes pour un vin nouveau qui n’avait pas été suffisamment décanté dans l’esprit des professeurs du Latran. Le programme n’avait pas subi l’épreuve du temps On y a mis beaucoup de choses inutiles ou non appropriées. L’Université du Latran était fort bien équipée dans les facultés de droit canon et de théologie, mais en catéchèse, c’était plutôt faible. Et répondre à des attentes culturelles en une période de profondes transformations, c’est un défi fort difficile à relever.


Pour tout étudiant critique, et quel étudiant ne l’est pas ?, la brochette des professeurs chargés de cours à l’Institut, au barème des souvenirs qu’on en garde, s’échelonnait de médiocre à excellent. Une courbe normale. Les professeurs déjà mentionnés au chapitre précédent, gardaient la plus haute cote d’écoute. Mes confrères accordent aussi une bonne cote d’appréciation à Mgr Piolanti, à Mgr Pietro Pavan et au professeur de droit Angeli.


Certains par ailleurs, au bas de l’échelle considéraient la théologie (Frère Marie) comme un cours de spiritualité pour jeunes novices, d’autres, (Frère Griéger ) y greffaient les sujets de leur dada qui n’avaient rien à voir avec la théologie. À certains cours très livresques on pouvait appliquer cette ironique définition des cours comme étant « le procédé par lequel les notes passent du cahier du professeur au cahier de l’étudiant sans passer par la tête d’aucun ». Pour d’autres, un jugement plutôt sévère envers les « pelleteux de nuages » ou pour qui « s’écoute parler ».


Plusieurs de ces raisons expliquent qu’on ait dû fermer l’Institut après à peine douze ans d’existence. (3)


Si je sonde mes entrailles et me demande ce qu’il m’a donné, la réponse est fort différente.


En moi, le résultat de cette partie d’échecs qui opposait les anciens aux modernes fut au net avantage des modernes.

Intellectuellement Jesus Magister m’a enrichi. Il m’a introduit dans plusieurs ateliers de réflexion théologique.


La théologie servante de la révélation

Voir ce que l’esprit humain, qui enfourche de frêles petites ondes, peut tirer en connaissances de l’univers, de son histoire et d’astres situées à des milliards d’années lumière de nous, c’est émerveillant et époustouflant.

Le donné révélé, fondement de la foi chrétienne, est aussi un univers répandu à travers le temps et l’espace en des milliards de petites étoiles qui signent, souvent à faible intensité et au milieu d’un vacarme de parasites, la discrète présence de Dieu et son dessein de faire alliance avec l’homme.

Fouiller cet univers, découvrir le sens de ces histoires souvent disparates, tout traduire en concepts qui se tiennent, qui forment un tout intelligible et cohérent c’est une œuvre gigantesque comparable à toutes celles que le génie humain a montées dans des domaines aussi différents et aussi variés que la physique nucléaire, l’astronomie et la mathématique.

Cette œuvre dont je ne connaissais que des brindilles éparses, celles du petit catéchisme ou de la nomenclature des dogmes, je l’ai entrevue dans son ensemble. Je sors de ce bain émerveillé par la vision de la doctrine chrétienne, par sa cohérence et par l’éclairage qu’elle apporte à l’intelligence humaine du milieu divin révélé.

Je suis émerveillé aussi par les génies humains, de saint Paul aux Pères des conciles et du concile Vatican II en passant par saint Augustin et par le Docteur angélique, saint Thomas d’Aquin, qui l’ont réalisée.

J’ai aussi mieux compris la fonction de la théologie dans le maintien et la promotion de la foi. Sans les longues palabres byzantines entremêlées des plus vils intérêts qui ont fourni la matière brute des dogmes conciliaires, il y aurait eu un gros risque que cette merveilleuse expérience de Dieu s’effrite dans le décor ou ne sombre dans la plus avilissante des superstitions si elle n’avait pas été coulée dans une structure rigide, celle des dogmes de la sainte Église. S’effriter dans le décor, au temps de la primitive Église cela voulait dire donner dans la gnose omniprésente dans les premières communautés chrétienne et dont l’influence sur l’interprétation du mystère chrétien se prolongera jusqu’à nos jours.

Jésus aurait-il pu survivre dans l’atmosphère gnostique ? Peut-être, mais il n’aurait pas vécu comme Jésus de Nazareth, plus probablement comme le Verbe, éon de lumière, dernier échelon de la parcelle de divin prisonnier dans la pâte humaine. Rien de nouveau, un Horus égyptien ou un Mithra romain.

Notre foi est fondée sur le Jésus de l’histoire incarné et ayant vécu en un temps « x » sur notre terre, non un avatar d’Horus ou de Mithra.(4)

L’historicité de Jésus et du salut a été affirmée et professée à toutes les époques des conciles, appuyés sur une solide théologie qui en a expliqué les articulations et les conséquences. Un Jésus ontologique, on l’a vu dans les élaborations postérieures des gnostiques, ne pouvait qu’établir une hiérarchie d’êtres en voie d’assomption vers le divin. Rien comme le côte-à-côte de l’homme avec Dieu, rien pour susciter la communion de vie des premières communautés chrétiennes, l’alliance de tout homme de bonne volonté devant les grandes causes, rien pour la démocratie, ou la fraternité universelle.

Bref, pour passer les siècles, l’intelligence de la foi avait besoin de se codifier en une structure rigide, celle des dogmes, qui ont balisé la voie de la continuité et de la vérité dans la compréhension du mystère du salut et dans son expression à travers les rites chrétiens.

Inspiration et interprétation en Écriture sainte

Jeune, je l’ai dit, j’étais fasciné par le caractère sacré des Saintes Écritures. Les tranches qu’on nous servait dans la liturgie avaient le caractère et la réputation de paroles magiques, sacrées, soufflées par l’Esprit dans l’oreille de l’écrivain sacré. La Bible était inspirée directement par Dieu. Il n’y avait rien à chercher d’autre.

Ma découverte de la Bible fut toute autre. La Bible soumise à la discipline de l’exégèse apportait non seulement une signification enrichie et plus juste des textes sacrés dans leur diversité mais contribua aussi à une meilleure intelligence de la Révélation prise dans son ensemble.

Alors Dieu ne dicte plus le mot à mot des textes sacrés mais il est présent à tous les événements qui forment la trame de l’histoire de ce peuple, non un Dieu-belle-mère intervenant à tout propos dans les affaires des humaines, mais un Dieu présent, offrant à tous les bienfaits de son alliance.

Après Jesus Magister, le courant de la relation à Dieu n’allait pas de l’homme à Dieu dans un effort de perfectionnement et de spiritualisation mais de Dieu au service de l’homme même pécheur dans le sens de la plus authentique incarnation.

Saint Irénée l’avait dit au IIe siècle, "Gloria Dei homo vivens" (la gloire de Dieu c’est l’homme vivant) mais ayant alors d’autres chats à fouetter, on ne l’avait pas entendu.


L’exégèse, portée par un courant de renouvellement qui soufflait partout, remit les pendules de l’Écriture sainte à l’heure de ses origines. Non des paroles sacrées intouchables, mais la Parole, présence du Verbe dans l’histoire changeante des hommes, non des vérités inscrites dans des récits paraboliques mais la Vérité qui se conjugue avec les vérités des hommes, avec leurs valeurs et leurs espoirs. Ainsi on n’a plus à exécuter des entourloupettes pour expliquer les « erreurs » de la Bible ou en extraire la signification profonde comme on le ferait d’un texte sibyllin.

Les conséquences de cet angle de lecture sont importantes pour la juste compréhension du message révélé et pour développer une relation au divin qui soit significative et marquée d’amour et de liberté.


Une Église signe

Dans les années 58-60 l’Église était encore la « Mater et Magistra » à la structure toute empourprée et régie par le supplément au droit romain qu’on a appelé « Droit canon ».

Les cours d’Histoire de l’Église et de la dogmatique furent aussi pour moi évocateurs quant au rôle de l’Église et de ses rites dans le parachèvement du Royaume de Dieu sur la terre des hommes.

On avait bien appris que « le sacrement était un signe sensible institué par Jésus-Christ pour nous donner la grâce » (5) mais le mot « signe » avait été brouillé par un certain besoin de formules magiques qui donnaient la grâce et le ciel « ex opere operato» (6) et qui les redonnaient si on les avait perdus.

La portée du mot « signe » s’appliquera aussi aux « miracles » opérés par Jésus qu’on est invité à interpréter non comme des « dérogations aux lois de la nature » mais comme des balises, des signes, qui indiquent la présence de Dieu et de son action salvatrice à l’un ou l’autre des temps importants de la condition humaine (naissance, mariage, ordination, rassemblement, faiblesses, maladies et mort).

L’Église, qu’on a appelée le sacrement (signe) de la rencontre de Dieu (Schillebeeckx), y trouve aussi le fondement de sa mission qui est de révéler la présence salvatrice de Jésus dans l’histoire des hommes. Ce qui commande à l’Église de savoir parler la langue des hommes et celle de leurs valeurs à chaque période de leur histoire. Ce qu’Elle fit avec forces et faiblesses de l’invasion des Barbares jusqu’à la cession de ses pouvoirs sur les états pontificaux et aussi dans ce gigantesque effort d’aggiornamento que fut le concile Vatican II.

Et voilà comment on récupère l’histoire. Si contradictoire que cela puisse nous apparaître, pour annoncer efficacement l’Évangile, la croix dut être accompagnée de l’épée. Une Église secte n’aurait pas pu civiliser les Barbares ni porter la Bonne Nouvelle à tous les confins de la terre. D’instinct, la foi au Christ a pris les moyens appropriés pour l’annoncer dans le temps et dans l’espace tout en respectant le rythme des cheminements de chacun et les couleurs de chaque civilisation, prenant le risque des ambiguïtés que l’on connaît.

Éclairante aussi la distinction entre l’Église "communion de vie", éternelle et présente dans tous les rassemblements humains et l’Église « moyen de salut » aléatoire, temporelle et variable comme peut l’être un échafaudage qui sert à la construction d’un édifice.

Ces données seront brillamment reprises par le Concile Vatican II.

Sous cet éclairage, le dicton « Hors de l’Église point de salut », qui faisait scandale à notre époque, s’enrichit et prend un tout autre sens si on le couple avec la certitude que le salut est «déjà» accompli en Jésus-Christ. Ainsi, l’universalité du salut déjà accompli rejoint tous les groupes, toutes les églises, toutes les confessions, tous les hommes de bonne volonté qui poursuivent leur quête de sens sur leur terre humaine. L’Église c’est le « Christ répandu » à la grandeur de l’univers. Il n’y a personne à exclure. De quoi ouvrir ses méninges à la dimension de l’univers et de l’éternité.

Ce que Jesus Magister m’a donné, c’est une mise en forme et en cohérence des notions partielles et partiales que j’avais accumulées depuis mon âge de raison; il m’a muni de clés passe-partout d’interprétation qui ont amorcé une conversion de la pensée que Vatican II viendra compléter admirablement.
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(1) Radio Canada fit en 2009, cinquante ans après l’annonce de la tenue du Concile Vatican II une importante rétrospective, de l’ouverture et des actes du concile. Pour y accéder cliquez ici
Citation
(2) On lira avec intérêt de mes ex-confrères de Jesus Magister le bilan qu’ils ont dressé de leurs années d’études à Rome.

JESUS MAGISTER»UNE ÉTAPE PLEINE DE RESSOURCES POUR LES DÉFIS À VENIR
de Jean-Claude Éthier S, C,

et QUE M’A APPORTÉ JESUS MAGISTER ? de Lionel Pelchat;

WHAT JESUS MAGISTER BROUGHT TO ME by Marcel Rivière S. C.

JESUS MAGISTER: Une ouverture considérable, indélébile par Laurent Normandin S. C.

(3) Les supérieurs majeurs de sept congrégations de frères décidèrent en 1970 la fermeture de l’Institut Jesus Magister. Les conditions des communautés étaient devenues très différentes de celles qui avaient présidé à sa création. Il y avait insuffisance d’étudiants pour rentabiliser l’institution. L’Institut aura duré 12 ans.

(4) - Le populaire roman de Dan Brown « Da Vinci code 2005 » a popularisé et comme prolongé à notre époque la tentation gnostique qui a affecté les débuts du christianisme. Le pasteur, Tom Harpur dans son livre « Le Christ Païen » (Boréal 2005) montre l’influence que les gnostiques ont exercé au sein des premières communautés chrétiennes et jusque dans la formulation de certains passages des livres du Nouveau Testament et des Évangiles.

5- Petit catéchisme du Québec no 150.

6- Ex opere operato (littéralement : « l’œuvre suit l’action") L’expression a été utilisée pour affirmer la présence réelle dans l’Eucharistie ou la rémission des péchés dans le sacrement de pénitence etc. quelles que soient les intentions de l’officiant. Si le rite est respecté, il produit automatiquement son effet.
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Prochaine parution : # 26 - L'illumination

samedi 2 octobre 2010

24- L'intelligence de la foi

"Si nous résolvons les problèmes de la foi par la seule voie d'autorité,
nous posséderons certes la vérité mais dans une tête vide"
Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique

La foi du charbonnier, cette attitude d’abandon confiant à Dieu, à l’Église et à leurs représentants, est honorée dans l’Église parce qu’elle définit le fondamental de la foi chrétienne qui est avant tout un acte du cœur, une adhésion inconditionnelle à Dieu nous révélant son dessein de salut.


Jesus Magister n’était pas un noviciat ni une école de formation spirituelle. Il n'avait pas pour but premier de raviver la foi. Comme toutes les facultés de théologie, il s’inscrivait dans la longue tradition de l’Église de rendre la Révélation intelligible à l’intelligence humaine de tout temps.

Pour nous, il fallait décortiquer les données brutes apprises depuis l’enfance pour les rendre intelligibles et surtout tâcher de découvrir la portée et le sens que pouvait avoir cette Révélation dans un monde en mouvance. Voici l’essentiel de ce que j’en ai retenu et qui vaut encore après plus de 50 ans.

La dogmatique avec Carolus Molari.

Il était jeune. Ardent, il avait le don de nous communiquer sa passion pour l’évocation des astuces déployées par la raison humaine dans sa saisie du mystère révélé. Avec lui, on a parcouru les principaux dogmes qui ont balisé la doctrine chrétienne d’énoncés clairs et compréhensibles.

En 325, au concile de Nicée, il fallait non seulement résoudre l’équation mathématique d’un Dieu en trois personnes mais surtout préciser les concepts de nature et de personne et les agencer de façon à ce que la même nature divine puisse être partagée également par chacune d'elles tout en rendant compte de leur diversité et des fonctions que la foi attribuait à chacune d’elles : fonctions de création, d’incarnation, de rédemption, de sanctification, de paternité, de filiation, de verbe et de lumière, d’amour et de justice, d’expansion, de rassemblement et d’Église.

Un prodige d’équilibres funambulesques au milieu de factions qui jouaient de leurs pouvoirs et de leurs épées pour imposer leur foi ou la suprématie de leur Église sur les autres. Et à travers ce contexte pour le moins aussi mêlé que le nôtre, les conciliabules ont abouti à des consensus qui valent encore aujourd’hui. Les dogmes, des chefs d'oeuvre du génie humain


Le terme « homoousios » rassembla tous ces éléments épars et fut inscrit dans le credo qui rallia la majorité des pères conciliaires. Ce credo fut un certain temps professé à tous les rassemblements des croyants chrétiens. Il fut appelé le Symbole de Nicée.

En christologie, il fallait suivre une démarche inverse: agencer deux natures en une seule personne, Et c'est alors le terme "théotokos" (mère de Dieu) qui rallia ous les Pères du concile, faisant de la Vierge Marie la Mèe de Dieu (la mère de l'unique personne de Jésus, douée à la fois de la nature humaine et de la nature divine) et non pas seulement la mère de Jésus-homme.
Comment la raison peut-elle traiter ces concepts apparemment in-compatibles l’un avec l’autre ? Combien de débats sans fins, d’arguties et d’argumentations serrées fallut-il pour en arriver à des formulations acceptables par la raison et qui firent consensus dans la diversité des communautés chrétiennes ?

Au départ, ces discussions pouvaient nous paraître farfelues et tirées par les cheveux. Molari avait le don de nous faire découvrir les fondements de la foi qu’elles éclairaient et la précision des formulations qu’on en avait dégagées.

C’est par ces échanges et ces explications que j’ai pris conscience que la foi chrétienne et la religion qui la portait ne se limitaient pas à un vague message d’amour si joliment enrubanné fût-il, ni à quelques recettes de vie pré-cuisinées. Il était réconfortant de penser que chaque article du credo était passé à la moulinette d’esprits avisés et à celle de la foi ardente. Mon admiration pour l’Église et son histoire s’en trouva décuplée.

Le verbatim de ces cours n’était pas très nourricier pour la foi. J’ai compris qu’en ces temps et pour longtemps et pour certains, il im-portait plus d’avoir une définition juste de la foi et de la bien com-prendre et de la bien professer que d’en vivre. Comme dans les fa-milles bourgeoises, l’habit faisait plus le noble que le sang ou la foi. J’ai aussi compris que sans cette structure étouffante et mal adaptée à nos temps, sans la rigueur des dogmes, fruits de discussions souvent byzantines, le message révélé aurait pu s'effilocher en de vagues et multiples expressions du sentiment religieux sans grande portée réelle et pour notre monde en devenir et pour chacun de ses croyants.

L’Écriture sainte

Tout jeune, l’Écriture sainte me fascinait comme un mystère. C’est avec beaucoup d’avidité que j’ai « communié » aux nombreux cours de Bible qui figuraient au programme de nos trois ans de théologie.

Ils étaient les plus riches et les plus porteurs de sens.

Malgré toutes les mises en garde des antimodernistes, "l’École biblique et archéologique française de Jérusalem" fondée en 1890 avait déjà porté ses fruits.

Les découvertes des manuscrits des grottes de Qumrân (1947) avaient donné aux études bibliques un élan extraordinaire. Jusqu’à cette époque, les études de la Bible étaient plus spirituelles qu’analytiques. Chaque mot de la Bible portait le caractère sacré de toute la Bible elle-même. La Bible avait été comme figée au Ve siècle dans la traduction de la Vulgate. Retrouvant presqu’entièrement Isaïe dans les amphores de Qumrân, les écrits bibliques prirent des dimensions « humaines » qu’on n’avait pas osé leur donner.

samedi 25 septembre 2010

23- Une théologie à trois temps


« On ne pouvait que rechercher le ver dans cette pomme si parfaite, soupçonner que cette apparence de perfection peu ordinaire dissimulait la gravité et la profondeur du mal »

John Cheever Editeur : Joëlle Losfeld

Publication : 15/5/2008
Un ver dans la pomme


Ce matin du 20 octobre 1958, coiffés du chapeau romain et ayant revêtu la longue douillette noire qui nous allait jusqu’aux talons, sous un soleil aussi beau qu’on en fait à Rome en octobre, nous cheminions presqu’à la queue-leu-leu par les ruelles qui partaient de Campo dei Fiori pour nous rendre à Piazza Argentina d’où l’autobus devait nous conduire aux portes du Latran pour l’ouverture de l’Institut Jesus Magister. Pas d’autobus ce matin-là à la Piazza. À la place, des camions à ciel ouvert se succédaient pour prendre les passagers. Il y avait « sciopero » i. e. grève des transports ce qui faisait écrire à Lionel, alias Frère Jean-Pierre , « C’est donc debout dans un char romain …que nous franchîmes pour la première fois le chemin qui devait nous amener aux portes de la science.» (1)

Tout était beau. Trop beau pour être vrai. J’étais à Rome, la plus fascinante des villes à voir et à vivre, au cœur de son cœur tout vibrant d’impérissables souvenirs.

J’étais inscrit au Latran, la plus prestigieuse université catholique, pour y suivre pendant trois ans des cours de théologie auxquels je rêvais sans pourtant y croire.

J’étais entouré de frères tous imbus des mêmes ambitions de savoir et rayonnants d’une fraternité émaillée de joyeuse camaraderie.

Il faisait beau, tout était beau, je me considérais comme l’enfant choyé de la chance, le bébé gâté de la Providence.


Pourtant, pendant que tout brillait au dehors, en mon for intérieur sévissait une profonde noirceur. J’étais tenaillé par un doute persistant. Dieu existait-il et quel dieu ? La Révélation ? Une projection de l’esprit ? Rien de moins.

Une petite question de date et de lieu de naissance, et avec la même foi et les mêmes doutes j’aurais participé aux effusions de sang du haut de la pyramide du Soleil à Teotihuacan où l’on aurait pu me dire comme l’évêque Rémi à Clovis : « Courbe ta tête fier Sicambre, adore ce que tu as brulé et brûle ce que tu as adoré ».

Quelle est la durée du dieu éternel ? Laquelle des multiples images de Dieu le représente le mieux ? Le dieu d’aujourd’hui sera-t-il encore là demain ? Pourquoi lui sacrifier sa vie ? …

Je voguais à la dérive.

Et la vocation ? Les éternelles reprises que je devais faire à chaque récollection du mois n’étaient-elles pas le signe flagrant que je m’étais trompé de voie ? Je n’étais pas fait pour la sainteté ni pour le type de perfection axé sur le renoncement à tout ce qui me tentait. Certains sont daltoniens ou dépourvus quant au génie des mathématiques ou à celui de la musique. Vouloir en faire des mathématiciens ou des musiciens serait tenter le diable ou l’impossible. Peut-être en est-il de même du sens spirituel. Mal engagé dans la vie, était-il trop tard pour embrayer en marche arrière ?

Et la vie avait-elle un sens ? Jusqu’où s’étendait la relativité démontrée par Einstein ? Je ne voyais plus de vérité absolue sur laquelle ancrer ma quête de sens. Et suivait toute la kyrielle des bannières de la déception, des frustrations déjà accumulées en bonnes piles à l’aube de mes trente ans. Ces tiraillements internes me coupaient l’appétit de vivre. Souventes fois, j’ai souhaité en m’endormant me réveiller mort !!!

Je dépérissais, mais non par manque de nourriture. J’étais cet âne de Buridan (2) en train de mourir de faim entre deux tas de foin parce qu’aucune raison déterminante ne le poussait à choisir celui de gauche plutôt que celui de droite ou vice versa. Il y avait deux hommes en moi. Non pas l’un enclin vers le bien et l’autre vers le mal, mais l’un tiré par le passé, la tradition, l’enfance, la voie bien balisée et l’autre fasciné par l’avenir, l’inédit, l’aventure, la liberté, les sentiers de la découverte. L’un qui se répétait les formules de vérités apprises afin d’y croire, et l’autre qui s’acharnait à les démolir. Ainsi tiraillé j’en oubliais de grandir.

J’ai perçu Jesus Magister comme un tribunal qui trancherait le nœud gordien, qui indiquerait, sans possibilité de repli, la voie à suivre, qui démasquerait toutes les façades du vrai et du faux, qui départagerait le solide du farfelu, le roc du sable, et les lanternes chinoises des vrais rayons de lumière projetés par un vrai soleil.

La vérité, une vérité, se forgera-t-elle lentement au cours de ces multiples affrontements qui visaient, comme dans un jeu d’échecs, à pénétrer les lignes de protection de l’adversaire et à emprisonner son absolu, son roi, dans un échec et mat final ? Le résultat de ce match définira-t-il ma place bien à moi dans l’univers, dans le temps, dans la vie, dans ma vie ? C'était le défi de ces trois ans à Rome. Je l'espérais sans trop y croire.

Un jour, j’ai lu qu’un gourou avait accueilli un néophyte ardent, désireux de le servir inconditionnellement. Le lieu habité par le gourou était tout en désordre. Le jeune néophyte proposait d’y mettre bon ordre. Il demande: « Que dois-je faire ? Je suis prêt à tout ». Le gourou lui dit : « Tu vois la galerie là-bas ? Prends-y place, assieds-toi au moins dix minutes sur chacune de ces planches jusqu’à ce que tu aies trouvé TA place, la meilleure place, celle de ton meilleur confort».

Après une heure, une journée, une semaine, l’ardent néophyte, dont les énergies s’usaient à ne rien faire, revint vers le maître-gourou pour lui demander une tâche plus urgente et plus utile. À chaque fois il reçut la même réponse : « Retourne sur la galerie, quand tu auras trouvé TA place, tu le sauras vraiment et alors seulement tu pourras me servir efficacement».

Comme pour le jeune homme riche de l’Évangile, on ne sait ce qui arriva au bout d’une semaine ou d’un mois à cet ardent néophyte.

Cette parabole m’a fait comprendre l’importance avant tout d’être bien dans sa peau, de se trouver dans le monde une place confortable.

La théologie à l’Institut Jesus Magister, toute rutilante dans sa nouvelle formule avait aussi un ver qui rongeait dans le silence de ses nuits et de ses entre-lignes un fruit qui avait pris des siècles à mûrir.

Une partie d’échecs à finir allait se livrer en même temps dans mon for intérieur et dans l’enceinte sacrée de la vénérable Université Pontificale du Latran. Les BLANCS, représentant les vérités éternelles les mieux établies et les professions de foi les plus solennelles contre les NOIRS gonflés à bloc sous le vent de profondes remises en questions, dans une ruée vers l’or de la quête de sens, ce puissant ELDORADO des temps modernes. Du vrai senti contre les vérités toutes faites. J’essaierai de raconter les principales péripéties de ce match.

Premier pion – (blanc) - « Ave fratres! »

C’est par ces deux mots latins que nous accueillit, ce 20 octobre 1958 le frère Anselmo, directeur de l’Institut Jesus Magister et son principal promoteur. Réunis dans l’"Aula parva" (petite salle) de l’université, nous sommes près de soixante-quinze frères (3) enseignants appartenant à huit congrégations différentes et venus d’un peu partout dans le monde.