samedi 13 février 2010

9- Le postulat, c'est sérieux

LA VOCATION, C’EST D’AVOIR POUR MÉTIER SA PASSION [Stendhal]

Le sujet de la publication de cette semaine porte sur le concept de vocation et l'attrait qu'il exerçait chez les jeunes qui réfléchissaient à leur avenir.
L'anecdote rapportée par madame Michelle Mercier, en plus de nous rappeler l'époque de l'omniprésence de l'Église dans la société québécoise, nous fait voir quelles aberrations pouvait contenir le discours religieux proposé aux jeunes.
Je remercie bien cordialement madame Mercier de son initiative et je rappelle à tous que les pages du blogue Vol. II sont ouvertes à toute communication ou commentaire qui serait de nature à éclairer et à mieux faire comprendre cette tranche de notre histoire et les institutions qui l'habitaient.
Michelle, nos lecteurs vous remercient.
Florian

Voir texte et vidéo de Michelle Mercier. (Il s'agit d'une vidéo prise à l'insu de son auteur mais publiée avec sa permission) CJ

LA CHANCE EST UN HASARD, LE BONHEUR UNE VOCATION
LA VOCATION N’EST QUE LE RÉSULTAT DE LA PRATIQUE (Jean Piat]


Les vacances avaient passé à la vitesse des jours heureux et sans histoire. Le carrousel de cette vie en capsule reprenait sa tournée, nous laissant admirer tour à tour les chatoyantes couleurs de l’automne et ses mirobolants couchers de soleil, les veloutées et bleutées étendues de neige sur lesquelles on glissait avant l’étude de cinq heures, la fébrilité des printemps autour des jardins à planter puis, la détente de l’été et ses longues heures de flâneries, un livre ou une raquette de tennis à la main. Et ce tour du carrousel en spirale ascendante nous ferait, par petits bonds presqu’imperceptibles, passer d’une enfance sans souci à une jeunesse aimantée par un projet de vie.

De juvéniste à postulant, de la cravate rouge à la cravate noire épinglée de l’écusson des Frères du Sacré-Cœur, du Juvénat au Noviciat, nous deviendrons très bientôt revêtus d’une autre identité, celle qui tire sa généalogie de l’au-delà.

Être postulant

Le 4 février 1945, nous sommes quarante-trois réunis à l’oratoire du Juvénat. Il est 16h00. Nous sommes en retraite. Les autres juvénistes, en silence depuis le matin, ont droit, eux, à une récréation après la collation. Nous, c’est sérieux. Nous assistons à la première conférence donnée par le frère Maître, juste à nous, les futurs postulants.

Déjà, il nous fait chaud au cœur d’être mis à part. Non seulement serons-nous les plus anciens des juvénistes, les modèles, ceux à qui on confie les plus grandes responsabilités, mais aussi, dans trois jours, nous serons inscrits dans la grande famille des Frères du Sacré-Cœur, au premier palier des quatre échelons à gravir pour devenir un frère à part entière, consacré à Dieu pour la vie.

Le frère Maître nous donne la première leçon d’initiation à la vie religieuse comme frère du Sacré-Cœur. Le postulat est en effet une étape canonique obligatoire de six mois avant la prise d’habit. Nous porterons l’insigne de la communauté : un blason comprenant un écusson et une devise. L’écusson des Frères du Sacré-Cœur représente le cœur de Jésus couronné d’épines, sur fond or, surplombant une partie du globe terrestre. La devise tient en trois mots latins : Ametur Cor Jesu qui signifient : « Que soit aimé le Cœur de Jésus ». Cette devise sert de cri de ralliement des Frères dans leurs principaux rassemblements.

Le frère Maître nous explique : « Postuler signifie demander; avant d’entrer, il faut frapper à la porte, indiquer notre désir d’entrer. »

Notre entrée dans l’Église s’était faite ainsi.
« Que demandez-vous à l’Église de Dieu? » m’avait d’abord dit le curé Brassard qui m’a baptisé le jour même de ma naissance .
Mes parrain et marraine avaient répondu à ma place : « La foi
« Que demanderez-vous à la fin de votre postulat? Quelqu’un peut-il me le dire »? d’ajouter le frère Maître.
« D’être admis dans la communauté. »

« C’est exact. Jusqu’au quinze août, vous serez sur le perron de la communauté. Vous frapperez à la porte. Vous signalerez votre désir de devenir frère du Sacré-Cœur, vous tâcherez de vous en montrer dignes

Il continua en nous annonçant qu’il nous réservait une conférence par semaine, juste pour nous les postulants. Afin de nous faire mieux connaître l’Institut et ses œuvres, son histoire et les frères qui l’ont faite. Il nous informa aussi de l’entrevue que nous aurions pendant la retraite avec le frère Josaphat, le supérieur provincial de la province de St-Hyacinthe.

Il nous remit un manuel des Postulants
[1] qui nous guiderait dans notre préparation au noviciat. Nous aurons à le lire, à le mettre en pratique et à subir un examen oral de sa compréhension avant la fin du postulat.
Tel est en substance le discours que frère Maxime nous tint trois jours avant notre accès au premier palier de l’Institut. La fierté gonflait nos poumons et mobilisait en nous de toutes nouvelles énergies.




La vocation – L’offre et la demande

Notre système économique capitaliste cherche son équilibre entre deux pôles opposés : l’offre et la demande.

C’est la dynamique même de l’amour. Le juste équilibre entre ces deux pôles alternatifs fait l’harmonie. La vie religieuse est, à un niveau supérieur, la reprise de cette dynamique. Le postulat, c’était le pôle de la demande. Le pôle de l’offre dans la vie religieuse porte le nom spécifique de ‘vocation’, vocable qui vient de ‘vocare’ qui signifie appeler. Notre demande d’entrer en communauté devait être en fait une réponse à une invitation (à une offre) reçue de Dieu.


J’étais entré au Juvénat sans la vocation. Du moins il n’en avait pas été question dans l’invitation que m’avait faite frère Camille d’entrer au Juvénat de Granby. Et je n’avais pas entendu d’appel particulier pendant mes deux premières années de Juvénat. Les appelés, sont des privilégiés. Il est vrai que je me considérais comme chanceux de pouvoir vivre au Juvénat. On me le disait et je l’appréciais grandement. Mais je n’avais jamais pris conscience que quelqu’un pour m’amener là avait tiré les ficelles d’en haut, qu’il m’avait choisi, que j’étais prédestiné de toute éternité à devenir frère du Sacré-Cœur, marqué par ce destin.

Avec le postulat, malgré que nous étions dans une situation de demande, c’est l’offre qui occupa les ondes. On se mit à nous parler intensément de vocation. L’invitation de Jésus au jeune homme riche, « Viens et suis-moi », figurait en exergue de la plupart des discours sur la vie religieuse. Vie religieuse devint synonyme de « vocation ».

Avoir la vocation, c’était comme avoir un trésor qu’il fallait découvrir au-dedans de soi et préserver contre les nombreux dangers de le perdre. Comment savoir si on avait la vocation ou si on ne l’avait pas? Quand et comment Jésus appelle-t-il à sa suite? Étais-je bien certain d’avoir été appelé?

Ces interrogations semèrent le trouble en moi. Je n’osais en parler de peur d’être déclaré inapte, orphelin de vocation, un apatride, un paria perdu au milieu d’élus. Quand un juvéniste ou un jeune frère quittait la communauté, on donnait souvent comme raison passe-partout de son départ « qu’il n’avait pas la vocation ».

Manquer sa vocation apparaissait alors comme une catastrophe. Le frère d’un de mes oncles avait « perdu sa vocation », nous disait-on; il avait quitté la communauté des Frères dont il avait porté l’habit. On le considérait comme bizarre, comme quelqu’un qui n’était pas à sa place.

Je fus la proie d’un trouble, d’une inquiétude, pas encore d’une angoisse, pendant tout le reste de la retraite...

Heureusement, après la retraite, le gros bon sens d’habitant me fit vite tomber sur mes deux pattes et me permit de continuer ma marche sur le tapis roulant du quotidien sans trop m’enfarger. Je réalisai petit à petit que le mot « vocation », surtout de la bouche d’un prédicateur de retraite, souffrait de la même obésité verbale que l’enfer de Dante ou celui des prédicateurs de carême.

Au lieu d’être, conformément à son étymologie, une gentille invitation à souper à la table du maître, le terme vocation prit les allures du destin, le vieux « fatum » romain qui prenait du service sous un habillage de baptisé. Jupiter sous les traits de Dieu le Père demeure toujours Jupiter. Il accablait sous le joug de la vocation, ou dans mon cas, de la non vocation. Étais-je un « a-vocationné »?

Et l’Évangile y allait aussi de ses menaces. « Celui qui a mis la main à la charrue et qui regarde en arrière, n’est pas digne de moi. » (Luc IX, 62) On épiloguait aussi sur le regard assombri du jeune homme riche qui, ayant de grands biens, ne put les laisser pour suivre Jésus. (Mc 10, 17-27)

À vrai dire, cette tonalité en mineur de notre état de postulant, même si elle faisait parfois vibrer nos cordes de peur, nous affectait peu. L’ambiance qui régnait au juvénat, même pendant les six derniers mois du postulat, n’était pas assombrie par la menace ni alourdie par la pesanteur du destin. Nous vivions, avec ou sans vocation, l’état d’innocence des enfants de Dieu, tout fiers de notre titre de postulants qui nous situait un cran plus haut dans notre appartenance à la grande famille des Frères.

Jusque-là, le « nous » qui définissait notre appartenance se limitait aux juvénistes et au personnel du Juvénat. Avec le postulat, le « nous » s’agrandit à la dimension de l’Institut. Deux événements en particulier contribuèrent à intensifier mon attachement à l’Institut et à nourrir un esprit de famille de plus en plus étendu : la fondation de la mission d’Haïti et «La perle au fond du gouffre».

La mission d’Haïti

C’est le branle-bas de combat au Mont en cette fin de juin 1944. Nul autre que le Consul d’Haïti vient nous rendre visite. Toute la communauté du Mont est rassemblée dans la salle académique. Depuis une semaine, le frère Richard fait répéter des chansons haïtiennes à son petit groupe de chanteurs choisis. Six frères en soutane blanche occupent les sièges de la première rangée. Ce sont les premiers missionnaires qui iront en Haïti prendre la charge d’une école à Miragoane et d’une autre aux Cayes.

Les nouveaux missionnaires sont présentés à Mgr Colignon qui les a recrutés et au Consul qui prononce un discours chaleureux, débordant d’éloges à l’endroit des Frères et du bien qu’ils feront en Haïti. Un goûter au réfectoire des frères suivra cette cérémonie. Dans les ailes, les conversations rouleront pendant un certain temps sur Haïti, ses ti-mounes », et ses coutumes. Les six premiers missionnaires en Haïti, des héros que l’on portait bien haut à notre temple de la renommée.

La fierté est au zénith. Et rien n’est plus beau au monde que d’être missionnaire…en soutane blanche. Je serai missionnaire, j’en ferai la demande le plus tôt possible. Quelle belle famille!

La perle au fond du gouffre

En 1937, les Frères du Sacré-Cœur de la province de St-Hyacinthe avaient ouvert une mission au Basutoland. Au début d’avril 1941, cinq frères du Sacré-Coeur s’embarquaient sur le Zamzam, bateau égyptien, pour se rendre prêter main forte aux quelques frères qui y oeuvraient déjà depuis quatre ans. Quelques pères Oblats étaient aussi du voyage dont le père Eugène Nadeau[2]. Le 17 avril 1941, le Zamzam est arraisonné par les Allemands et coulé le même jour. Les passagers sont déportés dans un camp de concentration en Allemagne où ils séjourneront comme prisonniers de guerre jusqu’à leur libération, en mai 1944.

Quatre des cinq frères rescapés sont venus donner leur témoignage au Mont-Sacré-Coeur. Ils furent traités comme des héros. On buvait leurs récits et une multitude de questions ont prolongé la rencontre. Le lendemain, ils sont même venus prendre le dîner au Juvénat et causer avec nous pendant la récréation du midi. L’un d’eux, frère Georges-Aimé, devint l’année suivante provincial de la province de Nouvelle-Angleterre créée en 1945. Je ne sais ce que les autres sont devenus. Ils étaient et sont toujours pour moi des frères, et j’étais fier de faire partie de cette glorieuse famille.

Chaque année, la nomination de nouveaux missionnaires était grandement attendue. Ces frères, dans mon esprit et dans mes souvenirs, faisaient figure de saints, à l’égal des saints martyrs canadiens. Et moi, j’étais déjà missionnaire et missionnaire martyr.

Quand, en 1945, on ouvrit une nouvelle mission au Brésil, je demandai une entrevue avec le frère provincial pour lui indiquer mon désir de devenir moi aussi missionnaire. Il m’accueillit avec sympathie, me félicita de ma générosité et me précisa qu’il ne prenait les noms des volontaires pour les missions qu’après quelques années de profession et pas avant la fin du scolasticat. Pour moi, il ne s’agissait pas d’un élan de générosité mais d’une occasion de satisfaire ma soif d’exotisme et probablement aussi d’un désir de me faire valoir auprès de mes pairs.

Était-ce une manœuvre compensatoire pour la faible estime que j’avais de moi-même? Il ne faut pas, avait dit Jésus arracher l’ivraie de peur de détruire en même temps le bon grain. (Mt 13, 24-43)

Les maisonnées d’Hormisdas et de Lucien

Et pendant que grandissait ma nouvelle famille et que je grandissais en elle, la maisonnée d’Hormisdas s’estompait de plus en plus dans le flou de la parenté généalogique.

Mon grand-père Adélard est décédé en octobre 1943. Je n’ai été informé de son décès que quelques jours après ses funérailles. On n’aura pas voulu, m’a-t-on dit, me déranger dans ma vocation. Dans le cas de grand-père Hormisdas, décédé le 28 décembre 1944, je ne l’ai su qu’après les vacances, le 6 janvier. Rigueur de l’hiver, difficulté des communications, on ne voulait pas me faire manquer mes vacances de Noël. Dans les deux cas j’ai été surpris et attristé de ces dispositions.

Je reçus un hockey comme cadeau de Noël ou à la traditionnelle pêche du jour des rois.[3] Comme je n’avais pas plus d’atomes crochus qu’il n’en fallait avec le hockey, j’ai sublimé ce cadeau en le changeant, après entente avec les frères Louis-Bernard et Aldéric, pour un crucifix que j’envoyai à maman pour le jour de son anniversaire, le 14 janvier 1945. Double processus d’idéalisation, celle de mes parents dont l’affection n’était plus nourrie de concrètes expériences de vie et celle de mes propres valeurs transformées par mon environnement religieux.

Le premier jeudi de chaque mois, c’était de rigueur et de coutume, on écrivait à nos parents. Maman me répondait en me donnant des nouvelles de la famille. Jamais aucun autre membre de la famille ne m’écrivit excepté frère Camille qui venait aussi passer quelques heures avec moi pendant les vacances d’été. Dans le temps de Pâques c’était papa qui prenait le soin de m’envoyer un bocal de tire et de sirop d’érable. Délicieuses saveurs d’un pays déjà loin.

Le juvénat, un petit coin chéri de mon paradis


Après deux ans et deux mois de juvénat, j’étais fier, au début de juillet, de déménager mes pénates au Noviciat. Ces deux années avaient porté leur fruit, raffermi mon désir de devenir Frère du Sacré-Cœur. Chacun de mes confrères d’alors est demeuré un ami qu’il me fera toujours plaisir de revoir. Le juvénat fut un temps inoubliable de croissance et de transformation, une période émaillée aussi de fort bons souvenirs.
Si cette institution existait encore comme je l’ai connue, je la recommanderais volontiers à mon petit-fils. Jamais je n’endosserai les trop faciles critiques de cette pratique basées sur je ne sais quelle fumisterie psychologique. Le juvénat fut un petit coin de mon paradis chéri, je le courtise encore avec mes plus beaux souvenirs de vie.

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Voir texte et vidéo d'une retraite fermée au féminin : La vocation par Michelle Mercier

[1] En 1945 il y avait au Juvénat un Manuel des Postulants probablement de rédaction maison qui contenait surtout des règles de conduite que les postulants devaient observer. En 1956, la Maison généralice établie à Rome publia elle aussi un Manuel des Postulants qui était plutôt un manuel de spiritualité chrétienne qu’un code de conduite comme l’était le manuel que nous avions reçu. Cf. quelques extraits de ce manuel. clic

[2] Le père Eugène Nadeau relata cet événement dans le volume publié par Fides ayant pour titre « La perle au fond du gouffre ». Ce volume figura dans la liste des manuels de lecture approuvés en 1948 par le Département de l’Instruction Publique.

[3] Il était de tradition le soir des Rois de clore le règne du roi choisi par la fève cachée dans le gâteau en organisant une pêche « miraculeuse ». Des cadeaux qui n’avaient pas été distribués à Noël ou que les frères des maisons avaient envoyés au Juvénat étaient cachés dans un étang voilé. Suite à des points accumulés à différents jeux, dont le euchre on obtenait des droits de pêche. C’était toujours une surprise de voir ce qui pouvait sortir de cet étang artificiel.

Prochaine publication : Le Noviciat : 10 - Les Olympiades de la sainteté

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